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 Carnets de voyages, d'errances à travers le monde,accompagnés souvent de photographies, élaborés depuis une vingtaine d'années, écrits parfois dans des situations d'urgence, de fatigue ou au cours de transports en camions, en bus, en trains lents et chaotiques. Mabohème est une référence au poète Arthur Rimbaud, à Cendrars, aux écrivains voyageurs tels que Nicolas Bouvier ou Henry de Monfreid...
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MEMOIRES D'UN PROF (9)
Le
lycée franco-saoudien de Riyad était une immense villa blanche d’une
quarantaine de pièces aménagées en salles de classes. Tous les niveaux
scolaires étaient représentés, depuis la Maternelle jusqu’à la Première. Robert
Millet y était instituteur depuis plusieurs années. Sportif, ouvert, orateur
convaincant, très apprécié des enfants, des collègues, des parents et surtout
des autorités consulaires.
Il
est 13 heures. Robert prépare son matériel pour le cours d’anatomie qu’il
s’apprête à donner en CE2. Il relit une dernière fois ses notes, vérifie son
sac et n’oublie pas « Casimir », le squelette en plastique.

(Casimir, compagnon certes sympathique mais un peu encombrant.)
Il a
bien l’intention de s’arrêter aux toilettes mais celles des garçons sont
malheureusement occupées. Il ne voit aucun inconvénient à utiliser celles des
filles et dépose Casimir contre une porte. Le temps passe. Quand il entend un
bruit de pas, il décide d’abréger son séjour, reprend son corps humain sous le
bras, entre en classe, dépose son attirail et réorganise un peu l’espace pour
être au plus près des enfants.
C’est
l’heure. Les écoliers pénètrent dans la pièce. Au beau milieu de la salle
Casimir attire les regards. Le maître prend sa baguette et répond aux multiples
questions. Le cours est animé, comme toujours.
Soudain
le portail d’entrée du lycée s’ouvre. Robert voit passer au pas de charge des
personnalités qu’il ne connaît pas. Puis il aperçoit, un peu en retrait, monsieur
l’ambassadeur, en grande conversation avec le Proviseur. Tous affichent la mine
déconfite des mauvais jours.
Monsieur
l’instituteur tente de reprendre le fil de son discours, énumère les os du
bras, invite les petits à compter les phalanges. « Il en manque une »,
remarque judicieusement un observateur. Il est vrai que Casimir n’est plus tout
jeune. « Il a fait la guerre », commente le pédagogue, soucieux de
maintenir un équilibre entre apprentissage et bonne humeur.
Mais,
tout en écrivant au tableau, le professeur voit bien que cette agitation dans
la cour n’est pas normale. Les responsables lèvent les bras au ciel. On
s’interroge. On tergiverse. Il ne comprend pas pourquoi le groupe entre dans
les toilettes.
C’est
à ce moment-là qu’il fait la relation entre le squelette et les cabinets. Il
devine que l’émotion générale provient de l’endroit où il a séjourné il y a
quelques minutes.
Robert
Millet n’y tient plus. Il demande aux enfants de rester sages et quitte sa
classe pour rejoindre l’attroupement.
Le
chef lui expose rapidement les faits : une petite fille affirme avoir vu
un cadavre gisant dans une mare de sang, un couteau planté dans le dos.
Aussitôt elle prévient ses parents. Affolés ils alertent l’ambassadeur…Celui-ci
appelle le Proviseur. Après une visite des lieux, il ne constate la présence
d’aucun corps. Question du représentant de l’état : hallucination ou
quelqu’un a fait disparaître le mort ?
Tout
s’éclaire à présent dans l’esprit du maître d’école. Confus, il bafouille,
s’empêtre dans sa propre version de
l’affaire. Pour mieux expliquer la peur et l’affabulation de l’enfant, il
invite les autorités dans son cours, montre le squelette puis évoque l’historique
de son envie pressante.
Toute
l’assemblée part alors d’un formidable éclat de rire libérateur.
Cette
histoire s’est passée il y a 22 ans. Elle a fait le tour de Riyad.
A
l’heure où je couche ces lignes, on doit sans doute encore en rire dans les
(modestes) chaumières saoudiennes.
JAC, le 9 février 2010
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HARAR (1)
5
janvier 2006, la route de Harar, Ethiopie,

La ville d’Awash est un amoncellement de tôles tordues, de charrettes, de tas
de briques, de sachets en plastique. Endormis la gare, les hangars, les
regards, le chef de gare…
Colonie
de babouins qui traversent la route comme des voleurs en fuite.
Quelques
phacochères les imitent.
Des
femmes Afars demandent de l’eau. Nous leur en donnons une dizaine de bouteilles
pleines, soigneusement préparées par Hassan. Elles se les arrachent et se
battent.
Plus
loin une énorme tortue, en plein milieu de la route. Trente ou quarante ans
d’âge. Cinquante kilos au moins. Nous la poussons avec difficulté vers le bord
de la chaussée.

Une
gazelle passe.
Les
Afars armés de Kalachnikovs.
Troupeaux
de dromadaires dans un sentier. Le chamelier, fusil en bandoulière, salue.
Les
rassemblements de nomades sont de plus en plus nombreux, de plus en plus
denses.
Beaucoup
de camions arrêtés, n’importe où, souvent en travers de la route, chargent,
déchargent caisses, vélos, moutons, veaux, vaches, enfants, caisses, moutons,
sacs de farine.
Des
villages colorés. Chameaux.
Jolis
voiles orange des femmes.
Une
vingtaine de chèvres attachées sur le toit d’un bus.
La
route longe consciencieusement la ligne de chemin de fer, direction Djibouti.
Un
char soviétique, détruit, abandonné, au sein d’un village.
A
l’embranchement d’Asebot, un
deuxième char, tourelle éventrée, canon sectionné. Des enfants rieurs jouent à
la guerre et nous fusillent de leurs bouts de bois.
Points
d’eau où les bêtes s’abreuvent.
Guluffa.
Des
vautours, des aigles se battent pour une carcasse.
Petits
villages de huttes circulaires, en terre battue, toit en paille séchée, terminé
par une pointe étonnante.
Longue
caravane de chèvres, de zébus, de dromadaires, dirigée par des femmes couvertes
de châles colorés.
Mieso.
Bourg
Afar. Jolie mosquée au minaret ocre, puissant, ventru.
Soif.
Lèvres sèches.
10 h
20
Hoosai
La
route s’engage, montagneuse, vers Asebe Teferi. Multiples plantations de khât
sur les versants des collines.
Caravanes
de chameaux, partout dans la montagne. Des cohues d’ânes et de mulets passent
une rivière à gué.

Asebe Teferi.
Village
agréable. Hôtel Ashalew. Apparemment propre. Eventuellement pour le retour. Thé
fort à la cardamome.
Des
colonies d’ânes chargés de bidons d’eau prennent toute la largeur de la route. Gros
cul poussif.
Arbeerekati : 2175 mètres d’altitude.
Des
marcheurs de la soif traversent la route sans regarder. Pire qu’en Inde.
Une
hyène écrasée sur l’asphalte. Gueule et plaies ouvertes.
Route
de crêtes.
A Hirna, un homme veut se jeter sous nos
roues. Il est ceinturé, maîtrisé par trois policiers.
Maintenant
que nous sommes en altitude, les chameaux et les Afars ont disparu.
Chelenko.
Nom
d’une bataille célèbre remportée par Ménélik qui étend son empire sur Harrar,
1886.
Lambas colorés des femmes :
mauves, orange, violets, beiges, jaunes, verts, bordeaux, roses, émeraude,
jaune citron, blanc crème, fuchsia, ébène, citron vert, melon, pastèque, pomme,
mandarine, pistache, colza.
Harar, 80 kilomètres.
Des
paysans battent le blé au fléau.
2250
mètres d’altitude.
Kulubi.
Joli
minaret jaune, pointe verte.
Harar, 58 : dans 30 kilomètres,
jonction Dire Daoua- Somalie.
Un
enfant utilise une calebasse ronde comme brouette : il a fait passer un
essieu de bois aux pôles, relié à deux bras.
Toutes
les parcelles de terre sont cultivées. Les montagnes sont couvertes de
rectangles de couleurs. Villages blottis près des fleuves, sur les vallons..
Des
femmes harraris portent des brassées de bois. Des ânes, même sort. Mais moins
chargés. Tout le monde porte quelque chose.
Belle
mosquée, minaret filiforme, blanc, chapeau bleu.
Jonction.
Le cœur battant.
Harar, 28 kilomètres.
Beaucoup
de 404 Peugeot « commercial », bâtées de roues jusqu’au toit. On
croirait entrer dans Marrakech.
Nous
arrivons, cette fois, ça y est, dans la ville mythique…
Je
ne peux réprimer un sanglot en descendant de voiture…
L’amour infini
me monte dans l’âme à respirer, bouleversé, les effluves de menthe fraîche.

JAC, le 7 février 2010
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HARAR (2)
6 janvier 2006, Harar, Ethiopie
(Merci à www.cortour.com)
Leurs
yeux se reflètent dans les phares des voitures. Pénombre que l’on sent
grouiller d’une véritable meute. Hassan est prié de laisser ses lumières allumées.
L’homme est assis sur le sol. Il présente à l’animal dominant un premier
morceau de viande au bout d’un bâton, puis il raccourcit la distance en cassant
à chaque fois un petit morceau de bois. La hyène le saisit avec assez peu de
délicatesse…Les autres arrivent, les unes derrière les autres. Lentement, avec
beaucoup d’hésitations : la hiérarchie doit être respectée. Certaines
bêtes, énormes, pouvant peser jusqu’à 8O kg, s’approchent de nous…C’est une
erreur sans doute…Je me précipite vers la porte de notre véhicule.
Il y a plusieurs siècles, une terrible
famine s’est abattue sur les habitants de la ville. Les hyènes s’y
introduisaient la nuit pour dévorer les mourants. Un homme, inspiré par Dieu,
résolut de débarrasser Harar de ce
fléau, en nourrissant lui-même les terribles prédateurs, chaque jour, à l’une
des portes de la muraille. Cette tradition s’est perpétuée jusqu’à maintenant.
Celui qui donne à manger à ces créatures diaboliques est un descendant du
sauveur de la cité. Il habite près de la porte d’Erer. L’atmosphère est impressionnante. Même un
chat, un tout petit chat, au milieu de la meute, attend son heure pour happer
un souvenir de bout de gras et ne semble pas craindre la force phénoménale des
mâchoires des monstres.
Un grand froid dans le dos. Je connais
l’existence de cette coutume depuis mon enfance. Elle me faisait rêver alors.
Aujourd’hui je ne sais trop quoi en penser. Je suis, pour tout dire, très contrarié par ce Japonais qui se fait
photographier à un mètre de la gueule hideuse, au risque évident de se faire
dévorer un bras et surtout de contribuer à rendre cette pratique touristique.
JAC, le 6 février 2010
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HARAR (3)
8
janvier 2006, Harar, Ethiopie,
Dimanche,
début d’après-midi à Harar. Une musique locale traditionnelle quelque part, des
moteurs de taxis au ralenti, des chèvres qui tentent de subtiliser une ou deux
feuilles de khât aux vendeuses oromos installées à même le sol, sur la place
dite du « marché chrétien ». Des échanges de coups ici ou là. La ville s’endort pour une sieste inévitable.

(Bar vide à Harar, à l'heure de la sieste.)
Dimanche à Harar. Rien à faire. Rien à dire.
Alcool par-ci, khât par là. Fous en liberté, lépreux posés par terre, recroquevillés
dans leurs guenilles, la maison de Rimbaud fermée, les enfants qui
m’interpellent grossièrement : « You ! Frango ! ». Il reste, malgré tout ce temps hanté par la mort, qu’Harar est d’une formidable
beauté, faite de teintes ocre, vertes et bleues, d’activités inhérentes aux
fourmis que sont les porteuses de bois sec, parées de quatre couleurs
principales : vert pomme, par le châle qu’elles ajustent nonchalamment sur
la tête et même sur les épaules, l’orange de la tunique, deux jupes superposées,
dont l’une, rouge, dépasse nettement l’autre, vert pistache. Les marchands de
charbon ne font pas recette. Le khât commence à se fatiguer par
cette chaleur. Les chèvres et les voleurs éparpillent les derniers brins.
Dimanche après-midi à Harar, à la fin duquel
on finit bien par trouver le temps long et à se demander ce que l’on est venu
faire ici. Mais cette question existentielle est tout à fait nécessaire au
voyage : on vient à Harar pour vérifier qu’on n’a rien à y faire, surtout
un dimanche.
Dimanche après-midi à Harar, à l’heure où le
froid descend, il faut quitter la terrasse et la perspective plongeante sur les
porteuses de bois, les vendeuses de légumes, les ânes et les chèvres, pour se
réfugier dans la chambre. Murs crème, table taillée grossièrement, aux tiroirs
disjoints ou manquants. Pas d’eau. Il faut attendre 18 heures. La fenêtre ferme
avec difficulté. Les toilettes sentent l’eau croupissante, l’injera,
et la viande de zébu. Les premiers gargouillis résonneront tout à l’heure dans
les tuyauteries et ce sera l’annonce de la levée de la punition. Cette
poussière permanente incite à se laver souvent, sans raison, vingt fois par
jour. Mais avec une seule bouteille d’eau minérale, l’affaire est mal engagée.

(Pas un chat au bar. Une chèvre, peut-être...)
Dimanche en fin d’après-midi à Harar, les
cris se font moins forts, les nuages gris envahissent le ciel, les popes se
taisent. Les femmes oromos ont
déposé leurs tas de bois par terre, sous la menace de gardiens armés de bâtons.
Les braseros s’allument le long des murs et les vendeuses de beignets
s’enveloppent dans leurs couvertures. Quelques aigles tournoient. Des pas dans
les couloirs. Une télé régionale quelque part donne des informations sur la
santé d’Ariel Sharon, suivies
d’applaudissements nourris d’une foule qui ne semble pas acquise à sa cause.
Les chants religieux haussent brusquement le ton mais les prêtres leur coupent
vite la parole. Dans quelques minutes une femme passera de chambre en chambre
pour colporter la bonne nouvelle aux amateurs de douches et de chasses d’eau.
Quand
la voix du pope s’éteint, les muezzins de la ville reprennent leur souffle et
leur mélopée qu’ils entonnent de bon cœur.
JAC, le 5 février 2010
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HARAR (4)
6 janvier 2006, Harar, Ethiopie,
« Mon triste cœur bave à la
poupe… »
Pourtant
ce matin, dans les ruelles blanchies à la chaux, aux parfums tenaces de menthe
fraîche et de cacahuètes grillées, il était doux de déambuler. Tout le jour
j’ai marché, arpenté les marchés ou les places vides à l’heure de la sieste,
observé de loin par une chèvre estropiée ou un vendeur solitaire de beignets au
miel. J’ai parcouru tous les souks d’épices, évitant les ânes chargés de bois
ou des poules attachées par les pattes à des poteaux. Les poèmes de Rimbaud me
venaient aux lèvres…
Je cherchais sa maison. La vraie. Par
recoupements. En suivant les quelques témoignages de rares témoins de l’époque.
Place du Marché aux Chevaux, une vieille bâtisse verdâtre, décrépie,
m’attirait. Hôtel Harar…Cette résidence délabrée, devant laquelle étaient couchés
des mendiants, des clochards, avait toutes les chances d’avoir appartenu au
poète.
Je regardais, couleur de cire, un petit
rayon buissonnier, papillonner sur une fenêtre carrée. C’était là. Ce devait
être de cette lucarne qu’il contemplait le soir le marché, l’église Medhane
Alem, l’enceinte aux petites maisons ocre et bleutées.

(Une petite lucarne qui donne sur le Marché aux Chevaux...)
Je suis entré dans la salle. Sombre. Des
tables, des chaises, s’ennuyaient, là, en désordre, tachées de liquides. Des
chiffons jonchaient le sol. Un tas de journaux, une caisse de bières,
encombraient l’entrée. Des yeux brillants, des regards agressifs dans
l’obscurité. Une femme ivre m’a saisi le bras. Elle empestait l’alcool et la
poudre de riz. Elle me secouait l’épaule pour m’entraîner quelque part, là-bas,
derrière elle, dans un couloir. J’ai résisté. Une radio a crachouillé des
informations en langue sémitique au milieu d’un feuilleton où une jeune fille pleurait touts
les volutes de son chant rocailleux. Une main hésitante cherchait en vain la
bonne longueur d’onde.
A ce moment-là, un ivrogne, jeune, un peu
rasta sur les bords vert et jaune de son bonnet « Jamaïque », m’a
pris par le cou comme pour une confidence. Il m’a demandé en arabe, en anglais,
en catimini :
- What
you looking for ?
- The house of Rimbaud, please…
- Rambo! Rambo! Rambo yallam! (1)
Il
me bousculait, me poussait de toutes ses forces. Sans ménagement des hommes
sortis de l’ombre l’ont jeté dehors, parmi les lépreux et les éclopés à
béquilles d’infortune. Des femmes hideuses, rangées comme à la messe derrière
un vague comptoir, ricanaient et répétaient :
- Rambo !
Rambo !
Où étais-je tombé ? Dans un bouge
sordide à l’éclairage rougeâtre ? La maison d’Arthur Rimbaud serait donc
devenue un bordel dangereux, fréquenté par d’énormes prostituées et des individus
dépravés, perdus à jamais pour la poésie mais gagnés pour toujours au culte de
Stallone.

(Un bar un peu glauque, loin, bien loin "des troupeaux et des villageoises" de sa prime jeunesse.)
« Que
les oiseaux et les sources sont loin ! Ce ne peut être que la fin du monde
en avançant… »
De nouveau sur le trottoir, conspué par
quelques bélîtres en faction de la Cour des Miracles à l’éthiopienne, j’étais
bel et bien « l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute
mer. »
(1) Yallam = ne pas, il n’y a pas

(Alors, où peut bien être sa maison? Dans une verte comme celle-ci?...

(...dans une rouge comme celle-là?...)
JAC, le 2 février 2010
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HARAR (5)
5
janvier 2006, hôtel Belayneh, Harar, Ethiopie,
17 heures.
Une
404 Peugeot au toit chargé de fourrage, sur une hauteur de trois ou quatre
mètres, n’en peut plus. Les femmes du "marché Chrétien" vendent encore à cette
heure des fagots de bois et des plantes aromatiques très longues,
inidentifiables, sans doute à brûler pour la cérémonie du café. En bas de
l’hôtel les vendeuses de khât ont quitté les lieux. Quelqu’un allume un
brasero. Des morceaux de viande grillent. Les taxis sont tous bleu pâle et tous
de marque Peugeot. Il leur manque une porte, un phare, un pare-brise, un
conducteur.
La ville compte 90 mosquées. Et elles
parlent toutes en même temps. Un camion prétend se garer juste à l’emplacement
des marchandes de légumes. Cris et vociférations. Cinq ânes attendent qu’on les
libère de leur chargement de rondins. Les muezzins s’égosillent. Sans doute
parce que les klaxons ont une fâcheuse tendance à crier plus fort qu’eux.
La
lumière s’éteint.
Le
froid s’éveille...
La maison de Rimbaud n’est peut-être pas
celle, officielle, que l’on visite. Mais elle est belle, toute de bois vêtue,
un peu indienne, un peu zanzibarite.

( Jolie maison où Rimbaud aurait pu se rendre parfois.)
« Arthur photographié par
lui-même… ». Attitude posée, sérieuse, non dénuée d’élégance. Puis, son écriture, pleine, nerveuse, parfois patte
de mouche, raturée, hésitante…Il y a là aussi une lettre adressée « à
monsieur le Consul », une longue réclamation particulièrement émouvante
par son contenu, très prosaïque, en rupture totale avec la puissance de son
imagination poétique. C’est un écrit heurté, irrité, dans lequel il tente
d’expliquer qu’il s’est fait voler par l’empereur Ménélik. Vient ensuite une
fastidieuse liste « de courses », où apparaissent des fusils, des
cartouches, des peaux, et même des fruits. Lui ! Rimbaud ! Qui ne
parle que d’argent ! Tout cela est bien éloigné des « fronts
des palais, l’hiver, un petit wagon rose, par les soirs bleus d’été… »
Vitraux multicolores. Cette maison fut sans
doute propriété d’un riche marchand indien, avec qui il aurait pu faire des
affaires. Le dernier étage offre une rambarde circulaire. Le plafond est
délicatement peint. Du haut de cette demeure, une superbe vue sur les toits
blancs conduit aux mosquées de la ville. La cité était interdite aux
non-musulmans, jusqu’à ce que Richard Burton y pénètre en 1854, déguisé en
marchand. Premier Européen à franchir les portes de la citadelle, il ouvre la
voie à de nombreux négociants indiens, arméniens, grecs, mais aussi français,
parmi lesquels Arthur Rimbaud.
Harar, pour tout dire, est inscrite par
l’Unesco sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. L’église Medhane
Alem, construite par le cousin de Ménélik, le père de l’empereur Haïlé
Sélassié, à la place de la grande mosquée qu’il venait de faire détruire,
résonne de toutes ses cloches, pour tenter de faire taire les muezzins des 90
mosquées…
C’est
un tintamarre étonnant, amusant peut-être pendant cinq minutes, mais je plains
les habitants des maisons prises entre les deux bâtiments religieux dont les
autorités rivalisent de souffle pour gagner la bataille de l’influence.

(La ville aux 90 mosquées et aux...nombreuses églises orthodoxes, lance des appels du matin au soir. Est-elle entendue?)
JAC, le 1er février 2010
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180 notes (30 Pages, 6 par page) [ 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 ]
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