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 Carnets de voyages, d'errances à travers le monde,accompagnés souvent de photographies, élaborés depuis une vingtaine d'années, écrits parfois dans des situations d'urgence, de fatigue ou au cours de transports en camions, en bus, en trains lents et chaotiques. Mabohème est une référence au poète Arthur Rimbaud, à Cendrars, aux écrivains voyageurs tels que Nicolas Bouvier ou Henry de Monfreid...
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Lignes aériennes africaines des années 80
Roopangahr (Radjahstan)
Tanzanie 2 (Ngorongoro)
Le GABON de Chedozot
J'entends siffler le train...
Buffles des Célèbes
Andasibe (Madagascar)
Macao
OSYAN, Radjahstan
Morombe-Morondava
Tuléar-Morombe, juillet 99
Chine
New Oriental hotel
Normandie
Vietnam 2
Bundi (Radjastan)
MURSIS d'Ethiopie
BALI
Ich bin ein Berliner ...à Antsirabe
Nosy Be (Madagascar)
Hong-Kong- serpents
Regards d'enfants
pousse-pousse malgaches
ZANZIBAR
Non classées
MADA juillet 98
Sur la route
Peuple Hamer
KENYA
HARRAR
PORTUGAL
A bicyclette...
CAMBODGE octobre 2008
Radjahstan 2
HONG-KONG 93-95
FENÊTRES
GRECE juin 07
Madagascar juillet 2001
ARABIE 89 /93
MADAGASCAR juillet 2000
FRANCE
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Îles Célèbes
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Bouts du Monde (Carnets des voyageurs) http://helenie.blogspot.com/



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Transversales et « côtières » des années 80
Dans les
années 80, les lignes aériennes internationales en Afrique étaient encore
tournées vers l’Europe, vers l’ancienne puissance coloniale. En exagérant un
peu, on pourrait dire que le mieux pour aller de Nairobi à Douala était encore
de faire Nairobi-Londres, Londres-Paris et enfin Paris- Douala ! Les
transversales étaient rares et la disparition d’Air Afrique a été durement
ressentie par les usagers.

(Feu Air Afrique. Beaucoup de critiques mais tant de
services rendus !)
Aller de
Tanzanie au Mali était un pari risqué. La seule bonne transversale est-ouest
était alors assurée par Ethiopian Airlines dont la réputation était sans
faille.

(Ethiopian Airlines, la transversale la plus fiable à
l’époque. J’ai fait avec elle Daar-es-Salaam/ Bamako via Nairobi sans problème)
En outre, il
y avait plusieurs « côtières » qui faisaient des sauts de puces de
port en port du Maroc et du Sénégal au Zaïre et à l’Angola en longeant tout le
golfe de Guinée.
Les points
d’arrêt de ces « côtières » dépendaient beaucoup de l’histoire
coloniale ou de la géopolitique des années 8O : la TAAG, compagnie
angolaise, privilégiait les pays d’expression officielle portugaise et de
philosophie marxiste en se posant à São Tomé, Bissau et Sal au Cap Vert. Air
Zaïre voulait montrer que le plus grand pays francophone d’Afrique était
présent à Dakar, Abidjan, Cotonou, Douala. Royal Air Maroc assurait depuis
Casablanca la relève de la garde à Libreville, Malabo et Conakry car les
Présidents de ces trois Etats avaient choisi le Maroc pour assurer leur
protection rapprochée. J’ai eu le plaisir et l’avantage d’emprunter ces trois
« côtières », au moins sur un tronçon.
Compte-rendu :
AIR ZAIRE :

(Une ligne à arrêts facultatifs)
On m’avait
dit grand mal d’Air Zaïre, plus communément appelé Air Peut-être ou Air
Jamais…Un de mes bons amis avait emprunté les lignes intérieures : le
pilote recevait une somme globale d’argent en liquide pour les repas. A chaque
étape, des petits marchands venaient sur le tarmac, au pied de la passerelle et
le pilote faisait son marché. Il barguignait au mieux en essayant de concilier
les intérêts des trois parties prenantes : les passagers qui se seraient
révoltés s’ils avaient été à la portion trop congrue, les fournisseurs qui
l’aurait boycotté s’ils avaient été trop pressurés et lui-même qui espérait
bien garder une marge pour prix de ses talents de négociateur.
Personnellement,
je n’ai pas à me plaindre d’Air Zaïre. Mon avion est parti de Dakar à l’heure
pile, s’est posé à Conakry et Abidjan et est arrivé à ma grande satisfaction à
Kinshasa avec une heure d’avance !... Il avait simplement omis de
s’arrêter à Douala, l’appareil n’étant pas pourvu comme les autobus d’un
écriteau : « Sonnez pour le prochain arrêt ». Je pense que le
pilote avait un rencart avec sa petite amie et qu’il était pressé. Moi,
ça m’arrangeait. Pas les Camerounais, bien sûr !
TAAG :
L’Angola souffre.
L’Angola est en guerre. Je vais de São Tomé à Luanda par la
« côtière » lusophone. On s’applique à assurer un bon service malgré
la rareté, les privations. Tout le monde sourit, mais un sourire grave.
Sur
l’aéroport de Luanda, spectacle inhabituel : des DCA, des chars lourds,
des véhicules camouflés, des fils de fer barbelés, des tranchées et des sacs de
sable, des pancartes à tête de mort qui annoncent des champs de mines…Des
uniformes inconnus : ce sont des Cubains. Des avions peu familiers à l’œil
occidental, des Antonov soviétiques notamment :

(Antonov AN-14 à atterrissage et décollage court
pour lignes intérieures. 10 passagers)
Dans
l’aérogare, beaucoup de mutilés mais pas la Cour des Miracles habituelle, pas
seulement des polios ou des lépreux, des mutilés de guerre avec des prothèses
de fortune. On ne mendie pas, on sent un peuple qui a forgé dans la souffrance
un sens de la dignité et de la responsabilité. Les Angolais m’ont beaucoup
impressionné.

(Antonov AN-24, deux turbopropulseurs, 44 à 52
passagers, années 70/80)
ROYAL AIR MAROC :
Cette
excellente compagnie entretenait une « côtière » bien particulière.
Indépendamment des régimes politiques (Guinée Equatoriale et Guinée Conakry
avaient un penchant pour l’URSS mais pas le Gabon), la réputation des gardes
marocains était si bonne que les Présidents de ces trois pays ne voulaient pas
confier leur sécurité rapprochée à qui que ce soit d’autre.
Il fallait
bien assurer la relève de ces gardes : la « côtière » était là
pour ça et prenait éventuellement des passagers supplémentaires pour remplir
l’avion.

(La RAM, Compagnie de mon cœur)
Pascale et
moi, nous avons pris ce vol de Malabo à Dakar, de bon matin. Nous étions pratiquement
seuls : pas de gardes partant en permission, pas de famille revenant d’une
visite au soldat lointain. Nous avons commencé la journée par des oranges à la
feuille encore bien verte cueillies à Casablanca la veille. Nous avons déjeuné
comme des Princes avec Champagne : l’hôtesse attendait beaucoup plus de
monde et voulait solder ses stocks !
Les gardes
marocains existent-ils encore ? Je ne sais pas. Nous resterons toujours
fidèles à la RAM : notre dernier voyage est un Casablanca-Niamey en 2006.
Réussi, quoique sans Champagne.
Voilà
l’histoire des transversales et des côtières des années 80, encore empêtrées
dans les remous de la décolonisation et de la guerre froide.
Daniel Bas, 15 juin 2009.
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Forteresse
de Roopangahr, Radjahstan, Inde , 30 décembre 2000,
16
heures

Imaginons un
vaste château du XVIIe siècle au milieu d’un village à l’heure de la sieste.
Une aile est convertie en hôtel, déserté aujourd’hui par les gardes et, depuis
dix ans, par le maharadjah et sa cour. Cette nuit j’aurai à craindre les
fantômes: je suis le seul client…
Dans la
grande salle à manger, pendent des armures très anciennes aux cottes de mailles
rouillées. Quelques tuniques médiévales exposées les unes à côté des autres sur
une longue table basse, ont l’aspect affaissé de soldats endormis.
La suite
royale où je réside résonne de roucoulements de pigeons. Il fait froid dans
cette salle de musée encombrée d’un carrosse déglingué, d’un immense lit à
baldaquin prévu sans doute pour une famille entière et de trois chaises à
porteurs furieusement attaquées par les mites. Une large peinture sur soie
représente Krishna soulevant d’un doigt une colline, sous l’œil médusé de
centaines d’hommes, de femmes et de vaches.

21 heures
Les portes du
château se referment une à une. C’est l’heure, je le sais, je le sens, où tout
le personnel s’apprête à me quitter. J’entends des cliquetis de chaînes, de
lourdes plaques de fer frottent sur les pavés. Silence. Cette fois je suis, moi,
maharadjah de Roopangahr en fin de
règne, prisonnier dans ma propre forteresse.
Le vent
souffle dans les coursives. Il fait si froid que je n’ai plus qu’à me glisser
sous une double couche de couvertures moelleuses. Les systèmes de fermeture des
fenêtres et des portes sont cassés, rouillés, inopérants. Aucune crainte à
avoir: Krishna ne soulève-t-il pas des montagnes au doigt et à l’œil devant des
hommes qui l’admirent ? Des femmes qui le vénèrent ? …
En pleine
nuit… Je me réveille en sursaut. Un vacarme inquiétant parcourt les escaliers
extérieurs qui mènent jusqu’à ma chambre, au premier étage. Des coups
insistants, désespérés sur une porte d’entrée du fort. Quelque part une fenêtre
bat. Que suis-je venu faire un 31 décembre dans ce lieu sinistre, abandonné,
tombé en ruine, alors que mes congénères heureux se regroupent, se retrouvent,
se congratulent ?
Je me lève
dans l’obscurité. Les pavés de la suite sont glacés sous mes pieds nus. Ma
lampe…Où est ma lampe de poche ? La porte cogne par intermittence et le loquet
ne tient qu’à un fil. Je tire sur le morceau de fer qui soutient un peu le
battant …Je sens une présence non loin de moi…Je pense au vieil homme qui m’a
ouvert ce matin l’huis historique à moitié détruit…Je pense à ce portier… Au
fait, il sait que je suis seul …Je l’ai d’ailleurs aperçu faire des signes, des
gestes à un vagabond dans la rue…Je marche sur l’esplanade mais trouve mon
attitude un peu ridicule. Je reviens donc à ma couche, à tâtons et décide
d’allumer la lumière. Oui, autant faire du bruit. Pour prouver ma présence. Ou
faire croire que je ne suis pas seul. Je me retrouve dans mon lit tout froid et
n’éteins pas immédiatement. Rien. Silence de nouveau. Allons, allons, du
courage …et du sommeil !
Un peu plus
tard une nouvelle cavalcade retentit dans les escaliers. Cette fois, j’en suis
sûr, on se bat, on s’étripe, on se cogne à un meuble. Il y a quelqu’un …Je ne
peux hurler …J’allume à nouveau. Ouvre la porte. Ne trouve pas l’interrupteur.
Je n’entends que les rafales du vent. Je m’avance jusqu’aux premières marches
et là…et là…quelque chose me glace le cœur. Je n’en peux plus d’émotion…Du sang ! Oui ! Des taches de sang par
terre ! Des taches qui coulent vers la cour ! Quelqu’un est blessé …Il y
avait donc bien une autre personne tout près de ma chambre …Elle perd son sang
…Je reviens bouleversé vers mon sac et trouve ma lampe. C’est à ce moment-là
que j’ai pu voir…les deux chats qui se poursuivaient !
En bas gisait
un pot de peinture. Les deux bêtes s’étaient battues. Dans leur affrontement ou
dans leur étreinte, elles avaient fait tomber le récipient. Un pot oublié, sans
doute mal rebouché. Rassuré, heureux, fatigué, je me suis de nouveau allongé
dans le grand lit du maître, certain d’avoir pu résoudre l’énigme de toute
cette formidable agitation.

31
décembre 2000, Roopangahr, matin
On vient
d’apprendre qu’un ivrogne a essayé de pénétrer cette nuit dans l’enceinte du
fort et qu’il s’est sérieusement blessé à la main aux piquants de fer. Il
aurait tenté d’appeler mais le vent a emporté ses paroles dans le désert. Ses
coupures seraient graves. Il aurait perdu beaucoup de sang. J’ai donc bien
entendu un bruit de porte vers deux heures du matin… C’était le voleur… Ou le
fou… Ou mon futur meurtrier.
Quand je
parle au gérant des taches de peinture sur les marches de pierre, il éclate de
rire, incrédule, et m’assure qu’il n’y en a jamais eu. Il me fait même
remarquer, preuve à l’appui, qu’un bac de peinture ne pourrait pas tenir sur la
rampe. Impossible ! J’en conviens. Mais je reste sur mes doutes. Il est temps
d’oublier vite cette nuit de cauchemar.
- Only one is truth, mister Jac , the wind ! Yes! Too much wind this
night !
Mais une
pensée saugrenue me vient. J’ai mangé hier soir dans le village, une petite
omelette aux champignons, parfumée d’épices inidentifiables.
Les
champignons indiens sont-ils toujours bien honnêtes ?
( Merci à "brigitte.oldiblog.com/" )
JAC, le 21 mai 2009
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25 mars 1997, Ngorongoro
Wildlife Safari Lodge, Tanzanie,

L’hôtel est très beau, immense baie vitrée,
soutenue de bois et de pierres, écran géant offert sur la caldeira. Dans la
cavité magique vivent les lions, les léopards, les buffles, les hippopotames et
les gazelles qui vont mourir ce soir.
Les lions sont allongés paresseusement dans
les herbes. Une famille boit dans un cours d’eau. Bien sûr les éléphants. Bien
entendu les gnous, les gazelles et le léopard allongé sur une branche et qui
croit que personne ne l’a vu. Evidement les hippopotames aux gros culs de
fermières nourries à la crème fraîche…soufflant, pétant, chiant des bouses
gigantesques sur les museaux des copines enrhumées. Mais les Masaïs ! Les
Masaïs ! Comment peuvent –ils vivre ainsi dans la poussière entourés de
félins, enveloppés de rouge, armés d’une lance et d’une massue, marchant sans
fin par les plaines, gardant les troupeaux aux odeurs fortes, dormant à même le sol dans des villages
circulaires construits de branchages d’épines pour empêcher l’incursion des
fauves ? Nomades assoiffés, sans argent, épris de liberté exigeante, au
prix de souffrances pour les yeux pleins de glaucomes des enfants, de blessures
mal cicatrisés aux jambes, de recherches désespérées d’eau par la nature aride…
Sur la piste ocre que bordent les talus d’un
vert intense, marchent les Masaïs infatigables, drapés de dignité et de tissus
nécessairement rouges, lobes d’oreilles troués par des anneaux d’or, crâne rasé à l’extrême. Dans un dénuement
extrême.



JAC, le 17 mai 2009
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(Le blog est désormais ouvert à mon cousin de coeur, Daniel Bas dit Chedozot, amoureux des éléphants, des hippopotames, de l'Afrique et sensible aux sourires bienveillants...)
Chez le chef
Okélé: neige et Champagne chaud sous l’équateur
Nous avons
amarré notre embarcation au ponton, près d’une petite plage de sable fin. Il y
avait là quelques pirogues qui témoignaient d’un va-et-vient sur cette île. Un
chemin d’une centaine de mètres en montée douce conduisait à la maison du chef
Okélé, en position dominante. Le chef, un homme aux cheveux blancs, se tenait
bien droit devant sa porte, en haut d’une dizaine de marches de bois et
regardait s’avancer les visiteurs sans broncher. Devant nous, un jeune homme
s’était prosterné en bas des marches avant de lui adresser la parole sur le ton
de la sollicitation : d’un geste large et bienveillant, le chef semblait
avoir consenti à sa demande.
(Le chef Okélé attend en position dominante
visiteurs et solliciteurs. Photo Pascale Bas)
Puis, ce fut
à mon tour de présenter du bas des marches notre requête: un abri pour la
nuit. Sans me prosterner, je le fis avec beaucoup de respect et de considération,
ce qu’il apprécia manifestement : « Vous avez ici trois cases de
passage, choisissez, mettez-vous bien à l’aise, soyez les bienvenus, vous
donnerez ce que vous voudrez… ». Et il se retira derrière les lanières
plastiques multicolores et bruissantes de sa porte d’entrée…
Nous avons
alors pris possession d’une chambre impeccablement propre, avec moustiquaire.
Nous avons acheté des bricoles à manger dans la petite épicerie que tenait la
famille Okélé. Nous avons regardé la nuit tomber sur le fleuve. Le spectacle
était magnifique, Pascale était ravie, Sandie était aux anges. Puis, à notre
grande et agréable surprise, le chef et son épouse sont venus nous inviter à
passer la soirée chez eux. Devant des « sucreries » (on appelle ainsi
en Afrique de l’ouest et du centre les Coca, Fanta et compagnie), nous avons
aimablement devisé de choses et d’autres sur fond de ronronnement monotone des
pales d’un vieux ventilateur.
Mais un
élément inattendu est venu animer la soirée : parmi les souvenirs accrochés
aux murs de la pièce, il y avait un vieux calendrier des postes françaises
illustré d’une vue du Mont Blanc. Que venait faire ici, sous l’équateur, ce
vieux calendrier ? Comment avait-il atterri sur cet îlot, au bout du
monde ? Toujours est-il que le chef Okélé y tenait beaucoup. Il l’a
décroché, soigneusement dépoussiéré, a contemplé l’image avec amour, puis nous
a confié l’un des grands regrets de sa vie déjà longue : ne jamais avoir
vu la neige, rencontré la glace… Et soudain pris de passion, il nous a demandé,
supplié de lui expliquer la neige et le gel. Il voulait au moins comprendre
avant de mourir…
(Le Mont blanc sous l’équateur, tout au bout de la
tournée du facteur)
Alors, nous
avons senti qu’il fallait faire un effort spécial pour récompenser cet homme de
son hospitalité, nous nous sommes décarcassés pour marquer durablement notre
passage… Nous avons mis en mouvement tous les sens : la neige est belle
car elle simplifie les lignes. La neige crisse sous les pas. La neige assourdit
tous les bruits. Le contact de la neige engourdit, puis il y a un coup de
fouet, le sang circule, la peau brûle, les oreilles des Blancs rougissent. La
neige se met en boule. La neige fond dans la bouche. Les flocons de neige,
c’est comme du coton très froid. Et la glace, monsieur Okélé, vous connaissez
bien les glaçons de votre vieux réfrigérateur à pétrole… Eh bien, imaginez une
couche uniforme de glaçons qui vont de votre porte jusqu’au ponton où accostent
les pirogues. Attention ! Sans chaussures à clous, vous glissez sur les
fesses jusqu’au fleuve. Entendez-vous le bruit cristallin des crampons sur la
glace ?
Comment
imaginer tout ça dans un pays où il peut faire 45 degrés à l’ombre !

(La nuit tombe sur le fleuve Ogooué…Imaginez ce
spectacle sous la neige…)
Nous avons
réussi ! Monsieur Okélé, captivé, a si bien compris ce qu’était la neige
et en a tiré tant de joie qu’il a voulu marquer l’événement. Il est allé
chercher je ne sais où une bouteille de Champagne qu’il a débouchée sans
précaution : la moitié du liquide a jailli de manière impétueuse et nous
avons bu sans sourciller le reste, bien chambré, à la température de la
pièce…Que du bonheur ! Le lendemain, avant de prendre congé
chaleureusement, le chef a bien voulu poser pour la postérité à côté de
Chedozot, les deux hommes étant cette fois-ci sur la même marche de
l’escalier : un magicien de la neige et de la glace, ça prend vite
l’ascenseur social sur le fleuve Ogooué !

(Chedozot, maître du froid, s’est hissé à hauteur
du chef chaleureux. Photo Pascale Bas)
Daniel Bas
11 mai 20
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Frissons rétrospectifs d'un "aventurier"...
Pascale dit
souvent qu’elle a été séduite par mon côté intrépide d’aventurier…
Aventurier ? Moi ? C’est une plaisanterie ! Personne n’est plus organisé, minuté, prévisionniste, prospectiviste, planificateur, calculateur,
futurologue, chronologue et chronopathe que moi ! J’ai avalé un
chronomètre et un agenda tout petit, j’ai inventé et breveté le principe de
précaution et les assurances tous risques! Si j’ai dérogé à mes habitudes
prudentes pendant ces trois jours d’expédition sur le fleuve Ogooué, c’est sans
doute que les premiers vertiges de l’amour m’aveuglaient !...
Quand j’y
repense aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, ça me fait froid dans le
dos : à 50 ans, responsable d’une jeune fille de 25 ans et d’une gamine de
7 ans, j’ai confié nos vies à des inconnus dans des endroits perdus où personne
n’aurait pu nous retrouver s’il nous était arrivé quelque chose, j’ai emprunté
des moyens de transport ne connaissant ni assurances, ni règles de sécurité, je
nous ai fait affronter serpents et hippopotames, manger des nourritures
bizarres... Oui, j’en ai des frissons rétrospectifs ! Mais les Africains
nous ont protégés, ils aiment bien les « paumés ».
Reprenons
dans l’ordre la série des aventures: nous voici donc sans gîte avec le
jour qui décline, le froid qui gagne, la petite Sandie qui commence à
s’inquiéter et une grève sans préavis sur les bras. Je ne négocie pas, je
gueule : j’ai la chance d’être doté d’une voix forte assez
impressionnante, appuyée par une gestuelle menaçante comparable à celle du
gorille mâle dominant dont l’autorité est contestée. Beaucoup de gens s’y
trompent et jugent prudent d’éviter un combat avec moi qui s’annonce redoutable
et perdu d’avance alors qu’une simple pichenette m’enverrait à terre ! Mes
deux jeunots rentrent vite dans le rang et nous conduisent là où je leur dis
d’aller, c’est-à-dire au premier village de forestiers où l’on peut déjà
distinguer les premiers feux qui s’allument pour cuire le dîner et se protéger
du froid et des prédateurs nocturnes. L’accueil s’organise vite : de
braves gens, Joseph et Joséphine, nous ouvrent leurs bras et leur foyer.

(Au centre, Joseph. A gauche, un voisin forestier.
Sandie a trouvé du sable pour jouer)
Joséphine
prend les choses en main, pile, touille, fait bouillir la marmite, fait
chauffer de l’eau, en remplit une grande cuvette qu’elle place dans un petit
enclos au fond du jardin, donne ses instructions à Pascale: « Il faut
laver l’Homme » dit-elle. J’ai mis un H majuscule à Homme et je
l’ai souligné pour mieux rendre l’emphase avec laquelle Joséphine a parlé de ma
précieuse personne destinée à être quotidiennement ointe et honorée. J’ai
trouvé bien agréables les moeurs locales mais n’en ai pas abusé.

(On lave l’Homme. Dessin de Pascale, flatteuse
sur la maigritude de Chedozot)
C’était la
première fois mais non la dernière qu’une Africaine m’appelait : l’Homme. J’ouvre ici une parenthèse: en 1984, nous avions trouvé le gîte et le
couvert chez des bonnes sœurs, au « Lac aux Oiseaux » du Burundi, à
la frontière du Rwanda. Petit déjeuner enchanteur sur une terrasse qui domine
le lac. Une petite sœur toute jeunette, toute ravissante, toute timide, nous
sert avec des gestes mesurés, les yeux baissés. Elle se refuse à me regarder et
à m’adresser directement la parole. Elle s’enquiert de mes besoins et de mes
désirs par Pascale interposée et parle de moi à la troisième personne :
« L’Homme veut-il encore du café ? L’Homme a-t’il
assez de lait ? L’Homme a-t’il suffisamment mangé ? L’Homme a-t’il encore faim ?» demande-t’elle à Pascale qui transmet :
« As-tu encore faim, Daniel ? ». Je ne sais pourquoi,
l’image du lion de la XXth Century Fox me vient à l’esprit et je rugis :
« Rroar… J’ai faim ! ». Terrorisée, la petite sœur
s’enfuit et revient dix minutes plus tard les bras chargés de victuailles que
je me ferai un devoir d’engloutir pour entretenir ma légende…
Je ferme la
parenthèse et reviens à nos Gabons…Notre présence dans ce hameau de forestiers
n’est pas sans attirer l’attention et parfois la convoitise. Un voisin insiste
pour emmener Pascale en camion dans la forêt voir de grands singes en liberté.
Il n’y a qu’une place dans la cabine, dit-il, et c’est trop inconfortable pour
un citadin de mon âge…C’est Pascale et Pascale seule qu’il veut emmener. Joseph
est d’avis de refuser : « Il ne vous arrivera rien, dit-il, aussi
longtemps que vous resterez chez moi ». Effectivement, Joseph et Joséphine
nous offriront leur chambre et dormiront à même le sol en travers de la porte
d’entrée pour prévenir toute intrusion nocturne indésirable…
Remerciements,
cadeaux, effusions, nous nous séparons au petit matin de nos hôtes, retrouvons
nos piroguiers apaisés et partons pour une merveilleuse journée sur
l’eau :
(Chedozot et sa fille Sandie sur le fleuve Ogooué
en 1982. Photo Pascale Bas)
Plus aucun
repère de temps et de lieu. Des méandres, des îles désertes où nous accostons,
des lacs immenses, de la végétation luxuriante, des oiseaux multicolores et
multisonores, des insectes grouillants et grignotants, des trains de grumes à
la dérive, des pélicans, des toucans, des singes filiformes et aériens…
Mais surtout
une rencontre marquante : un troupeau d’hippopotames pressés, vingt,
trente, un véritable banc d’hippopotames tenant la largeur du fleuve nage
furieusement face à notre fragile embarcation. Rien ne les arrête, rien ne les
ralentit, ils semblent se rendre à un rendez-vous important, un congrès sans
doute…Nous les évitons de justesse mais, près de nous, une autre pirogue lancée
à pleine vitesse percute violemment un hippo, tangue, zigzague et reprend
difficilement sa trajectoire. L’hippopotame, lui, semble n’avoir rien
senti : il a rendez-vous, rien ne peut l’en détourner, il poursuit sa
route sans une seconde d’hésitation, sans un regard pour les microbes qui l’ont
arraisonné… Demain au congrès, il s’étonnera tout au plus d’une petite
ecchymose…
(D’accord, ça ne mange que de l’herbe… A ne
fréquenter cependant qu’avec modération et en gardant ses distances…)
Nous, après
être sortis des remous provoqués par ce passage d’un véritable paquebot sur le
fleuve, nous nous en tirons avec plus de peur que de mal. Et ma légende
d’ « aventurier » s’enrichit d’un haut fait d’intrépidité !
Aventurier ?
Déconnecté des réalités ? Pas tout à fait : l’Education nationale m’a
poursuivi jusqu’au fond de la forêt dense ! Ce jour-là, ma fille avait
emporté son cahier de devoirs de vacances et nous avons bien fait une heure
d’arithmétique sur la pirogue. Elle a aimé, ça changeait des robinets et des
baignoires: « Un banc d’hippopotames remonte le fleuve Ogooué à la
vitesse de 30 Kilomètres à l’heure. A douze kilomètres de là, une pirogue
descend le fleuve à 15 kilomètres à l’heure. Le banc et la pirogue vont se
rencontrer où et quand ? ». Que du plaisir ! Mais nos jeunes
piroguiers ont écarquillé les yeux d’ahurissement. Bizarres, ces indigènes de
France qui viennent faire du calcul au cœur de la forêt équatoriale…
Le soir
tombe. « Il y a bien un chef de village qui règne sur toutes ces îles
et campements ? Je veux voir le chef ». Les jeunes piroguiers qui
ont abandonné toute humeur revendicative, nous conduisent chez le vieux chef
Okélé.
A demain,
pour de nouvelles aventures… Gabon (3) : « Chez le chef Okélé :
neige et Champagne chaud sous l’équateur »
Daniel Bas dit Chedozot, 8 mai 2009.
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1 - Lambaréné et le fleuve Ogooué
Lambaréné
est à trois heures de route de Libreville. C’est une petite ville d’environ
10 000 habitants à cheval sur une île et les rives du fleuve Ogooué qui, à
cet endroit, s’élargit en un vaste delta intérieur d’eau douce, véritable
labyrinthe parsemé d’îles et de lacs. C’est un univers gorgé d’humidité, de vie
grouillante, de végétation exubérante, d’odeurs de moisissure et d’huile de
palme. Les couleurs dominantes sont le vert foncé des arbres gigantesques, le
brun des grands troncs d’okoumé qui dérivent sur les eaux argentées du fleuve.

(Carte du Gabon)

(Le fleuve Ogooué, ses méandres, ses îles)
C’est à
Lambaréné que repose Albert Schweitzer, un homme à la biographie
particulièrement riche et complexe : né allemand en 1875, il deviendra
français après le retour de l’Alsace à la France. Il cumule les titres de
docteur en philosophie, en théologie et en médecine. Il est à la fois pasteur
protestant, médecin et musicien. Il lui sera décerné le prix Nobel de la paix
en 1952. Il est surtout célèbre par son hôpital de Lambaréné et l’idée
maîtresse qui sous-tendait la vie de l’institution : les familles devaient
y avoir libre accès et même pouvoir y camper, le patient ne devait pas se
sentir arraché à son environnement habituel, le personnage central était le
malade et non le médecin.
Le dispensaire s’est étendu mais on a conservé les premiers bâtiments du début
du XXème siècle (1913) que l’on peut visiter ainsi que l’appartement du docteur
transformé en musée.

(L’hôpital de Lambaréné vu du fleuve Ogooué)

(Le fleuve Ogooué vu de l’hôpital de Lambaréné)
De ce
voyage, je garde un souvenir particulièrement vif et tendre : c’était mon
premier périple en Afrique avec Pascale, la fille de mon plus vieil ami
d’enfance, qui devait devenir ma femme cinq ans plus tard. J’avais alors en
charge ma fille Sandie, sept ans, et Pascale était la meilleure baby-sitter qui
soit : imaginative, perceptive, créative, jamais en retard d’une idée
magique pour intéresser l’enfant et l’entraîner dans des contes fantastiques où
évoluaient hippos, pélicans, aigles et caïmans…Quel ravissement pour la
fillette, quel soulagement pour le père stressé !
Pascale a
tout de suite adoré l’Afrique. Eminemment adaptable et empathique, elle a été
adoptée par les Africains. Rien de nouveau ou d’étrange ne la rebutait :
manger du crocodile ou de la gazelle comme à Lambaréné ou, plus tard, de
l’éléphant faisandé et du serpent en Centrafrique ou l’œil de la tête de mouton
(grande faveur réservée aux hôtes de marque) au Mali ne lui faisait pas peur.
Elle m’a beaucoup aidé à savourer mon immersion sur ce continent et à y aimer
les gens. Ses yeux d’artiste ont attiré mon attention sur une foule de jolies
choses que ma myopie avait négligées. Ses souvenirs ravivent aujourd’hui les
miens.
Donc, nous nous
sommes rendus en bordure du fleuve, là où on laisse sa voiture pour prendre une
pirogue à moteur après d’âpres négociations sur le prix. Nous avons porté
notre choix sur deux jeunes garçons, l’aîné, Jean-Luc, ayant au plus quinze
ans. Et nous sommes partis vers l’aventure pour trois jours…
Oui,
vraiment à l’aventure, sans plan, sans savoir où et quand manger ou dormir. Nos
piroguiers ont commencé à faire preuve d’indiscipline, chargeant et déchargeant
des passagers supplémentaires sans notre accord pour arrondir leur recette. Ils
se sont vite révélés de piètres guides, plus intéressés par leur opération
juteuse de tramping que par nos instructions. Nous avons accosté sur
plusieurs îles surprenantes: l’une d’elles était habitée par un personnage
solitaire énigmatique, un ermite intéressant mais farouche et peu engageant.
Une autre était inabordable, surpeuplée d’hippopotames. Sur une autre, une
mission où nous espérions pouvoir coucher était complètement à l’abandon, les
bâtiments en ruine étaient la proie d’une végétation vorace, le silence,
interrompu seulement par de subtils glissements de reptiles, faisait presque
peur. Tout ceci était intrigant, envoûtant, fascinant, effrayant. Nous y avons
fait connaissance avec une petite merveille de la nature, la carambole, fruit
exotique jaune orangé à côtes saillantes, à tranche étoilée, à saveur acidulée.
Déjà, au
loin, des feux s’allumaient sur les berges du grand lac. La nuit tombe vite, en
Afrique, et avec elle le froid sur le fleuve…La petite Sandie commençait à
s’inquiéter. C’est le moment que choisirent nos piroguiers pour se mettre en
grève et réclamer une rallonge au prix convenu… La suite demain…

(Carambole à maturité)
(Carambole. En haut, la tranche étoilée)
Demain :
Gabon (2) : Frissons rétrospectifs d’un « Aventurier »
Daniel Bas, 7 mai 2009.
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